Samedi 8 mars 2008





Le critique d'art et la femme peintre

LUI

Il marche, il marche à grands pas, il a fière allure. Parfois il a sa pipe à la bouche. Son regard bleu est à l’affût de la vie, d’une scène de rue, d’une jolie fille. Il salue au passage des commerçants, des connaissances, car il est très connu, le pharmacien de la TÊTE D’OR.
Mais ce n’est pas l’apothicaire (comme il dirait plaisamment) qui va vers le centre , c’est le Critique d’Art, l’amoureux de la peinture dont les poches sont garnies de cartons d’invitation, d’un carnet pour écrire et un stylo Bic.

Enfin il pousse la porte d’une galerie, il est accueilli avec des sourires, une crainte aussi, mais on connaît ses habitudes, et on le laisse seul devant les toiles.  C’est qu’il en impose « le Baron », par sa taille, son allure de grand seigneur, sa voix forte, sa culture . Et ce surnom il le porte fièrement.
Son regard aigü passe longuement sur chaque toile, il s'arrête les mains dans le dos, souligne sa pensée d'un hochement de tête. Il parle dans le silence respectueux pour avoir des informations sur le peintre, prend des notes puis part après avoir dit quelques mots, promettant un article toujours.
Si la galerie est tenue par un ami, il parle surtout des nouvelles du monde artistiques, raconte une anecdote souvent assez légère, osée. Lorsqu’il porte un jugement il est toujours sincère. Il a donc des ennemis, mais il n’en a cure.
Il se dit lui-même « sévère mais juste » en souriant. Ses articles sont attendus chaque semaine, il a une demi-page dans le journal le plus important de la ville, on le lit religieusement, il aime qu’on le remercie.
Une fois son « devoir » remplit, il va boire un verre de bière ou un café avec le galeriste, le peintre, très heureux si s’il s’agit d’une jolie fille, qu’il va aussitôt courtiser, prêt à tenter sa chance.
C’est un agitateur d’idées, président d’associations culturelle ou artistiques, toujours prêt pour un discours à la fois savant et humoristique. Il a la dent dure pour ses ennemis, et ne craint aucune autorité. C’est un gagneur, et s’il fait partie d’un jury, c’est son choix qui doit être accepté.
Il se dit monarchiste-catholique, mais défend avec vigueur le droit des opprimés, a toujours la main sur le cœur et sur son portefeuille pour aider. Il achète des toiles même s’il sait qu’elles n’auront pas d’avenir, bien qu’il sente un peu de talent.
Par contre il s’est fait une belle collection d’Art contemporain, les plus grands noms sont sur ses murs, sur deux ou trois rangs.
Avec son épouse, petite trotte-menue, bavarde et affable, aussi
cultivée que lui, ils ont visité les grands Musées d’Europe et sont allés même jusqu’à New-York.
Sa bibliothèque de livres d’art est très riche. C’est aussi un grand amateur de musique contemporaine et classique qu’ils vont écouter souvent .
Il semble avoir tout entendu, tout vu de ce qui fait le monde artistique

Il aime visiter les ateliers de peintre, s’installe confortablement devant un verre de wiskey, gourmand de tout, des œuvres, de la vie. Il conseille rarement, laisse tomber une réflexion, une remarque que le peintre méditera pour deviner la pensée du critique.
Si c’est une jolie fille, il tente sa chance, la caresse d’un regard gourmand, la bouscule sur un fauteuil, en grand amoureux.
Elle n’aura pas un  meilleur « papier » de lui  pour autant. Elle pourra devenir sa maîtresse pour quelques mois, en concurrence avec une ou deux autres.

Pourtant c’est un être fragile qu’une méchanceté publiée ou portée par le bouche à oreille transforme aux yeux de ses proches en un homme prostré pendant des jours, « colosse aux pieds d’argile » que le suicide peut hanter

Puis la vie reprend le dessus et il repart par les rues, à la recherche de beauté, de nouveauté, de découvertes.


ELLE
Elle est dans son grenier, elle peint, à la lumière d’une forte lampe, l’hiver elle doit s’emmitoufler, l’été elle est épuisée de chaleur, mais elle peint toujours, en se rafraîchissant ou se réchauffant d’une tasse de thé. Le temps passe, elle oublie tout, l’heure du repas !!! ….se précipite dans l’escalier pour mettre en route ce qu’elle avait prévu dès  le matin.
Un quart d’heure après, elle sourit aux enfants, et s’assied en face de son mari, en veillant à la bonne tenue à table. Lui la regarde peu, toujours pour une critique parfois si dure qu’elle en eut autrefois les larmes aux yeux.
Ce qu’il préfère, c’est la litanie de ses défauts, elle est très longue....., mais ce ne sont pas toujours les mêmes. L’idée lui est venue d’en prendre note, et lorsque a recommencé la séance de dénigrement, elle a sorti sa feuille, rajouté le nouveau défaut et signalé : « tu as oublié celui-ci.....celui-là. »
Cela a été le meilleur moyen d’y mettre fin. 
Elle a aimé gagner, et s’est sentie plus forte à ce moment là.

Elle n’en est pas moins très fragile, n’a personne à qui se confier, pas d’amie, ou si peu et jamais longtemps, pleure parfois de solitude. La chatte siamoise, Câline la bien nommée, est sa confidente. Elle lui chuchote à l'oreille des mots de tendresse, en réponse aux ronronements. C'est son animal préféré pour son mystère, son silence, sa fierté.
La musique qu’elle écoute sans interruption, la lecture, en dehors de ses longues heures de peinture meublent aussi sa vie. Elle aime les jours où seule avec les enfants, elle organise une soirée-crêpes, quand par chance le mari est en voyage, ce qui arrive souvent.

Elle s’était  promis un jour de désarroi « je serais peintre » et ne perd jamais son but de l’esprit, note ses idées sur des feuilles volantes, d’un mot ou d’un croquis. Elle travaille tous les jours pour atteindre le moment où elle pourra présenter à une galerie ou un  critique des toiles dont elle n’aura pas honte.
Elle n’a rien  appris de ce métier, et il lui a fallu de longues années pour se créer une technique personnelle, ce dont elle est fière, sans le dire.

Elle s’est habituée à cette vie en marge, persuadée que malgré tout, elle est aimée, malgré sa dureté.  Mais le hasard lui a mis entre les mains un brouillon de lettre qui lui a révélé l’existence d’une autre. Elle a crié, pleuré, il n’avait pas le droit, jamais elle, n’aurait fait cela. Il a ri.

Un jour, lasse de sa vie, elle a fait tomber les barrières invisibles qui l’entouraient, est sortie de chez elle, pour des vernissages, toujours discrète et souriante. Elle aime plaire, s'habille avec soin et originalité, parfois un peu provocante.  Elle est très mince, aime son corps. Le mauve devient  sa couleur fétiche. Elle fume de longues cigarettes.
Elle  n’a plus refusé les hommages du regard des hommes, a accepté un baiser, une caresse, un premier amant.
Ils se sont quittés assez vite, elle a  souffert, comme elle souffrira chaque fois, mais toujours elle cherchera à être aimée.
On l’a surnommée « la chatte »,  douce et ronronnante mais à la griffe prompte et inattendue. Cela la fait sourire, mais elle reconnaît  qu’elle a la colère facile, mais courte, parfois injuste, puis très vite redevient souriante et s’excuse.

La seule chose dont elle est sûre, maintenant sa vie est entre ses mains, malgré toutes les difficultés, elle sera ce qu’elle a décidé : un peintre,  libre d’aimer, d’agir et de décider.
Elle le sait, ce ne sera pas facile, mais elle aime les difficultés, elle aime gagner.
Juliette

par juliette b. publié dans : ETRE PEINTRE

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