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Lundi 3 novembre 2008 1 03 /11 /Nov /2008 00:50




Une femme lit …


Une femme lit au bord de la plage. Une femme âgée aux cheveux longs et blancs, assise sur une petite chaise pliante sans pieds, au tissu orange délavé, lit un livre épais, lourd sans doute, posé sur ses genoux relevés, un livre qu’elle ne pourrait soutenir autrement très longtemps. Elle est à quelques mètres du bord de l’eau, tournée vers la Méditerranée qu’elle ne regarde pas, elle sait qu’elle n’aura pas à bouger, pas de marée. Sur ces quelques mètres une grosse activité, d’innombrables joggeurs transpirants et soufflants, harnachés de fils aux oreilles, de vêtements aux tissus techniques, de chaussures multicolores complexes au profil de voiture de sport. Ils sont nombreux, elle est seule. Ils sont rapides, elle est immobile. Ils sont semblables, elle est unique.
Il est huit heure du matin, la plage est vide de baigneurs et de cris, de parasols et de serviettes. Juste quelques châteaux de sable d’hier étrangement écroulés par une eau qui n’est pourtant pas montée, quelques ruines qui vont rendre tristes les enfants à leur arrivée sur la plage, pleins d’impatience et d’espoir. Pas de soleil encore, pas de vent. Elle a posé son chapeau sur le sable. C’est un chapeau ancien mais élégant, en paille à larges bords, orné d’un foulard de cachemire coloré, adouci de soleils passés. Mais cette élégance est désuète et déplacée ici. C’est comme si elle n’avait pas vu les bouteilles en plastique roulant au gré des vagues, les capsules de bière et les milliers de mégots mélangés au sable, comme si elle n’avait pas entendu cette musique pour sourds qui a résonné sur l’eau jusqu’au milieu de la nuit. Elle est dans un autre temps, le temps des pécheurs et des barques de bois tirées chaque soir sur la plage, le temps des cabanons et des jeux de boule, le temps des amis grillant quelques moules sur un vieux grillage dans un feu de paille, le temps de son enfance.
Pourquoi lit-elle là ? Lui fallait-il son passé autour d’elle, lui fallait-il la solitude, le silence du matin, la présence du ressac? Ce volume est si épais, on sent qu’il est un monde à lui tout seul, un monde où elle a commencé à voyager il y a deux jours au moins au vu du nombre de pages lues, un monde séparé en deux parties égales sous ses mains halées que je vois mal mais que j’aime à imaginer belles. A ce stade le livre doit être agréable sinon il serait déjà abandonné. Environ trois jours de voyage encore, de rêves immobiles dans le mouvement de la mer.
Bien qu’elle soit totalement absorbée par la lecture je ne peux pas la regarder plus longtemps sans risquer de la déranger, ma marche, même ralentie par la curiosité, m’a trop rapproché d’elle. Je la dépasse maintenant laissant derrière moi l’empreinte de mes pieds nus aussitôt absorbée par le sable mouillé. Je m’éloigne en regardant la mer, pensant déjà à elle comme à une image fugace de l’été, n’osant pas me retourner, gêné par ma présence même sur cette plage, gêné d’avoir été un marcheur de plus, un grignoteur de solitude.
Enfin, me sentant suffisamment loin, je m’arrête et me retourne. Elle me regardait, souriant légèrement, une main posée sur le livre un instant abandonné, pour ne pas perdre la page, l’autre prenant son chapeau encore sur le sable, le soleil étant là maintenant. Pourquoi moi ? Pour mon chapeau de paille, le livre que j’avais à la main (un vieux poche de Simenon), les souvenirs d’enfance que j’ai moi aussi sur cette plage ? Sent-on passer les souvenirs des autres comme un vent léger soulevant le sable du temps écoulé? Je lui ai souri, elle est retournée à sa lecture, je suis parti.

Le lendemain, au même endroit, deux 4x4 faisant la course sur la plage, l’un ensablé, des hommes bruyants et lourds, ridiculisés par la situation, rendant des comptes à trois policiers tentant de leur faire comprendre que la terre n’est pas seulement un terrain de jeu pour gosses attardés. Visiblement ils ne comprenaient qu’une chose : défoncer une plage cela coûte tant.

Naturellement elle n’était pas là. Je me suis senti triste, décalé, esseulé…
Les jours suivants elle n’est pas revenue. Le livre doit être lu maintenant, le voyage terminé, les valises fermées. Pourtant j’écris ces lignes, au même endroit exactement, faisant revivre ce visage que je ne connais que souriant, espérant peut-être que peut-être elle me regarde, de loin …

J’ai tout de suite su qu’elle était un souvenir.

Pierre Benoit,
Rochelongue, 18 Août 2008

Par Pierre Benoit - Publié dans : RÉCITS - Communauté : Les beaux mots
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