Je ne vous parlerai pas de mes tout-débuts, c’était une recherche fiévreuse, souvent déçue. Recherche de matière surtout, j’ai rarement peiné sur les couleurs. Les quelques toiles qui ont échappées à la destruction ne me déçoivent pas sur ce plan là.
Et quels sujets choisir ?
J’ai fait des paysages, de mémoire, car, encore maintenant, je ne peux pas peindre en dehors de l'atelier. Cela a d’abord été la salle de séjour (en essayant de ne pas faire de tâches, ça c’est un peu contraignant ! mais on ne fait rien de bon dans des conditions idéales, étrangement, je me rends compte qu’il faut vaincre quelque chose pour créer ), puis plus tard, dans notre première maison, malgré des pièces inutilisées,je n’ai eu de refuge que dans le grenier-soupente. J’avais une lucarne de trente centimètres pour m’éclairer, je me suis donc installé une lampe-projecteur très puissante Mais il me manquait la lumière du jour, je devais donc pour vérifier mes couleurs, transporter la toile vers une pièce claire et faire des allers-retours jusqu’à ce que je sois satisfaite.
J’ai peint des fleurs, un seul bouquet a été sauvé, des roses demi-fanées, que ma sœur a gardé. Et quand je le vois, je pense que là j’avais vraiment commencé à être peintre.
J’ai peint des portraits de mon fils, il en reste un assez valable, que je lui ai donné récemment.
Puis il y a eu un long arrêt de cinq ans. Les filles sont nées, je me suis donné de bonnes raisons pour ne plus peindre, je n’en voyais plus la nécessité, j’étais devenue “une femme à la maison”, cousant, tricotant, lavant repassant, RIEN !
Mon état dépressif n’importunait personne, puisque je n’en parlais pas. Le compagnon de ma vie ne me “voyait” pas, allait, venait, passait. De temps en temps j’exprimais quelques plaintes, il ne savait pas que me répondre, et s’enfuyait dans des voyages d’affaires.
Un jour j’ai ressorti les pinceaux, et à ma grande surprise, mes épreuves avaient mûri ma peinture, elle était devenue plus forte, plus dense, malgré mes craintes, je savais encore peindre. J’ai senti que là était ma bouée de sauvetage, et je me suis dit ceci, que je trouve avec le recul, prétentieux et naïf : “je deviendrai Peintre”.
Je me suis attelée à la tâche pendant cinq ans, je n’ai montré à personne ce que je faisais, je “tournais” sur quinze châssis, repeignant sans cesse sur les mêmes toiles.
Puis j’ai fait quelques rencontres : -dans la musique, que j’ai toujours aimée et que j’écoutais à longueur de journée, j’ai rencontré Debussy. Le “je ne suis pas heureuse” de Mélisande a eu un écho en moi, “c’est moi, je suis Mélisande perdue dans sa forêt, mal aimée, ne pouvant atteindre le vrai bonheur, mourantde sa solitude, de sa naïveté”. - Rencontres moins brillantes : j’ai timidement apporté mes toiles à un groupe de peintres de ma petite ville,et ils ont bien voulu m’exposer avec eux. J’ai pu parler avec des adultes, sortir (oh! très peu) rencontrer des regards amicaux, parfois admiratifs, et je me suis aperçueque malgré les critiques acerbes que j’essuyais chez moi j’existais, comme une femme, que l’on regardait, courtisait.
Enfin, j'ai trouvé mes premiers sujets sérieux : les toiles de l'imaginaire, comme "l'escalier interrompu" ou "le chat bleu". Je dessinais d'abord sur la toile à l'encre de chine, pas assez sûre de moi pour peindre directement, puis je passais des "jus" que j'étendais avec les doigts. Derrière le personnage principal il y avait un foisonnement d'insectes, d'animaux imaginaires, des usines avec leurs fumées nauséabondes et la mort sous forme d'un pendu. J'avais une instinctive horreur des insectes, pour les "apprivoiser" je les ai tous dessinés. C'était un effort épuisant, un combat entre mon inconscient et la réalité du monde. Ma plus grande et dernière victoire a été de faire apparaître dans mes toiles une Mante Religieuse, celle qui dévore son mâle après l'accouplement. Un jour, l'une d'elles était entrée dans notre salle de séjour. Glacée d'horreur, je suis sortie et j'ai attendu le retour de mon mari, qui l'a chassée...... Les Critiques d'Art" me reprochaient ma technique, trop "décorative" et "facile", le "manque de matière". Mais j'aimais justement laisser apparaître le grain de la toile qui participait de mon travail. J'ai peint ainsi des animaux, puis un jour, les femmes, la femme, moi, le tout en une seule personne. D'abord les sept péchés capitaux (déjà) puis les femmes du plaisir, de la peine, de la solitude.
Et là, il y a eu un miracle, une galerie très connue et appréciée de Lyon : "L'OEIL ECOUTE" m'a invitée à exposer. Pour elle, il fallait être excellente, meilleure et plus personnelle qu'avant et là est né mon nouveau style, celui des "trois amies", de "Gabrielle d'Estrée" des "objets inanimés".
Ce fut très bien accueilli par le public et la critique. J'étais devenue Peintre !.....enfin!
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