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Dimanche 12 août 2007
"Les NOUVELLES ORIENTALES forment un édifice à part dans l'oeuvre de MARGUERITE YOURCENAR, précieux comme une chapelle dans un vaste palais...."  Mathieu Galey

Lorsque j'ai découvert ce petit livre, j'ai été tout de suite séduite par la nouveauté et l'étrangeté  presque féerique des mondes qu'il nous découvre.

Cette nouvelle-ci m'a inspiré un tableau, que je crus impossible de proposer à ma galeriste. Mais quand je lui contais l'histoire, elle fut séduite, et le mis en montre. Il fut aussitôt acheté par un couple qui à l'époque faisait collection de mes peintures.
J'en fus surprise, heureuse, mais aussi un peu déçue, car tous mes tableaux me sont chers, et je ne m'en sépare jamais sans un petit pincement au coeur
Juliette Beaudroi





Ils étaient trois frères et ils travaillaient à construire une tour, d’où ils puissent guetter les pillards turcs. Ils s’étaient eux-mêmes à l’ouvrage, soit que la main d’œuvre fut rare, ou chère, ou qu’en bons paysans, ils ne se fiassent qu’à leurs propres bras, et leurs femmes venaient tour à tour leur apporter à manger. Mais chaque fois qu’ils réussissaient à mener assez bien leur travail pour placer un bouquet d’herbes sur la toiture, les vents de la nuit et les sorcières de la montagne renversaient leur tour comme Dieu fit crouler Babel.
Il y a bien des raisons pour qu’une tout ne se tienne pas debout, et l’on peur inculper la maladresse des ouvriers, le mauvais vouloir du terrain, ou l’insuffisance du siment qui lie les pierres. Mais les pausans serbes, albanais ou bulgares ne reconnaissent à ce désastre qu’une seule cause : ils savent qu’un édifice s’effondre, si l’on n’a pas pris soin d’enfermer  dans son soubassement  un homme ou une femme  dont le squelette soutiendra jusqu’au jour du Jugement Dernier cette pesa,te chair de pierres..
Les trois frères commençaient à se regarder avec méfiance et prenaient soin de ne pas projeter leur ombre sur le mur inachevé, car on peur, faute de mieux, enfermer dans une bâtisse en construction, ce noir prolongement de l’homme qui est peut-être son âme, et celui dont l’ombre est ainsi prisonnière meurt comme un malheureux atteint d’un chagrin d’amour.
Le soir, donc, chacun des trois frères s’asseyait donc le plus loin possible du feu, de peur que quelqu’un ne s’approche silencieusement par derrière, ne jette un sac de toile sur son ombre et ne l’emporte à demi étranglée, comme un pigeon noir..
Leur ardeur au travail mollissait et l’angoisse et non plus la fatigue, baignit de sueur leurs fronts bruns.

Un jour enfin, l’aîné des frères réunit autour de lui ses cadets et leur dit :
-Petits frères, frères par le sang, le lait et le baptème, si notre tour reste inachevée, les Turcs se glisseront de nouveau sur les berges de ce las, dissimulés derière des roseaux. Ils violeront nos filles de ferme, ils brûleront dans nos chants la promesse du pain futur, ils crucifieront nos paysans  aux épouvantails dressés dans nos vergers et qui se transformeront ainsi en appâts pour corbeaux.
Mes petits frères, nous avons besoin les uns des autres ; et il n’est pas question pour le trèfle de sacrifier une de ses trois feuilles.
Mais nous avons chacun une femme jeune et vigoureuse, dont les épaules et la belle nuque sont habituées à porter des fardeaux. Ne décidons rien, mes frères, laissons le choix au hasard, cet homme de paille de Dieu.
Demain à l’aube, nous saisirons pour emmurer dans les fondations de la tour, celle de nos femmes qui viendra ce jour-là nous porter à manger.
Je ne vous demande qu’un silence d’une nuit, ô mes puinés, et n’embrassons pas avec trop de larmes et de soupirs celle qui, après tout, a deux chances sur trois de respirer encore au soleil couchant.
Il lui était facile de parler ainsi, car il détestait en secret sa jeune femme, et voulait s’en débarrasser pour prendre à sa place une belle fille grecque qui avait les cheveux roux. Le second frères n’éleva pas d’objection, car il comptait bien prévenir sa femme dès son retour, et le seul qui protesta fut le cadet, car il avait l’habitude de tenir ses serments.
Attendri par la magnanimité de ses aînés, qui renonçaient en faveur de l’œuvre commune à ce qu’ils avaient de plus cher au monde, il finit par se laisser convaincre et promit de se taire toute la nuit.

à suivre.... …….                               

par juliette b. publié dans : RÉCITS communauté : Les mots dans tous leurs états
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