
juliette beaudroit
(huile sur toile)
Quand les trois hommes l’aperçurent de loin, petite figure encore indistincte, ils coururent à elle, les deux premiers inquiets du bon succès de leur
stratagème et le plus jeune priant Dieu. L’aîné ravala un blasphème en découvrant que ce n’était pas sa noiraude et le second remercia le seigneur à haute voix d’avoir épargné sa lavandkère. Mais
le cadet s’agenouilla, entourant de ses bras les hanches de la jeune femme ety en gémissant lui demandé pardon. Ensuite, il se traîna aux pieds de ses frères et les supplia d’avoir pitié. Enfin, il
se releva et fit briller au soleil l’acier de son couteau. Un coup de marteau sur la nuque le jeta pantelant sur le bord du chemin.
La jeune femme épouvantée avait laissé choir son panier et les victuailles dispersées allèrent ré »jouir les chiens du troupeau. Quand elle comprit de quoi
il s’agissait ellle tendit les mains vers le ciel :
Frères à qui je n’ai jamais manqué, frères par l’anneau des noces et la bénédiction du prêtre, ne me faites pas mourir, mais prévenez plutôt mon père qui
est le chef de clan dans les montagnes et il vous procurera mille servantes que vous pourrez sacrifier. Ne me tuez pas, j’aime tant la vie. Ne mettez pas entre mon bien-aimé et moi l’épaisseur de
la pierre.
Mais brusquement elle se tu, car elle aperçut que son jeune lari, étendu au bord de la route, ne remuait pas les paupières et que ses cheveux noirs étaient
salis de cervelle et de sang.. Alors, elle se laissa, sans cris et sans larmes conduite par les deux frères jusqu’à la niche creusée dans la muraille ronde de la tour : puisqu’elle allait mourir
elle-même, elle pouvait s’épargner de pleurer..
Mais au moment où l’on posait les premières briques devant ses pieds chaussés de sandales rouges, elle se souvint de son enfant qui avait l’habitude de
mordiller ses souliers comme un jeune chien folâtre.Des larmes cjaudes roulèrent le long de ses joues et vinrent se même au ciment que la truelle égalisait sur la pierre :
- Hélas ! mes petits pieds, dit-elle, vous ne me porterez plus jusqu’au sommet de la colline afin de présenter plus tôt mon corps au regard de mon
bien-aimé. Vous ne connaîtrez plus la fraîcheur de l’eau courante : seuls les Anges vouls laveront au matin de la Résurrection.
L’assemblage de briques et de pierres s’éleva jusqu’à ses genoux couverts de son jupon doré. Toute droite au fond de sa niche, elle avait l’ir d’une Marie
de bout derrière son autel.
- Adieu, mes chers genoux, dit la jeune femme, vous ne bercerez plus mon enfant ; assise sous le bel arbre du verger qui donne àà la fois l’aliment
et l’ombrage, je ne vous remplirez plus de fruits bons à manger.
Le mur s’éleva un peu plus haut et la jeune femme continua :
-Adieu mes chères petites mains qui pendez le long de mon corps, mains qui ne cuirez plus le repas, mains qui ne tordrez plus la laine, mains qui ne vous
nouerez plus autour du bien-aimé. Adieu mes hanches, et toi, mon ventre qui ne connaîtrez plus l’enfantement ni l’amour. Petits enfants que j’aurais pu mettre au monde, petits frères que je n’ai
pas eu le temps de donner à mon fils unique, vous me tiendrez compagnie dans cette prison qui me sert de tombe et où je resterez debout, sans sommeil, jusqu’au jour du Jugement
Dernier..
Le mur de pierre atteignait sa poitrine. Alors un frisson parcourut le haut du corps de la jeune femme et ses yeux suppliants eurent un regard
au geste de deux mains tendues.
- Beaux-frères, dit-elle, par égard pour moi,n et pour votre frère mort, songez à mon enfant et ne le laissez pas mourir de faim. Ne murez pas ma poitrine,
mes frères, mais que mes deux seins restent accessibles sous ma chemise brodée, et que tous les jours, on m’apporte mon enfant à l’aube, à midi et au crépuscule. Tant qu’il me restera quelques
gouttes de vie, elles descendront jusqu’au bout de mes seins pour nourrir l’enfant que j’ai mis au monde, et le jour où je n’aurais plus de lait, il boira mon âme. Consentez, méchants frères et si
vous faites ainsi, mon cher mari et moi, nous ne vous adresserons pas de reproches, le jour où nous vous rencontrerons chez Dieu.
………………. à suivre
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