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Jeudi 23 août 2007



Suite et fin


Les frères intimidés consentirent à satisfaire ce dernier vœu et ménagèrent un intervalle de deux briques à la hauteur des seins. Alors la jeune femme murmura :
- Frères chéris, placez vos briques devant ma bouche, car les baisers des morts font peur aux vivants, mais laissez une fente devant mes yeux, afin que je puisse voir si mon lait profite à mon enfant.
Ils firent comme elle l’avait dit et une fente horizontale fut ménagée à la hauteur des yeux.Au crépuscule, à l’heure où sa mère avait coutume de l’allaiter, on apporta l’enfant le long de la route poussiéreuse, bordée d’arbustes bas broutés par les chèvres  et la suppliciée salua le nourrisson par des cris de joie et des bénédictions adressées aux deux frères. Des flots de lait coulèrent de ses seins durs et tièdes et quand l’enfant fait de la même substance que son cœur se fut endormi contre sa poitrine, elle chanta d’une voix qu’amortissait le mur de briques.
 Dès que son nourrisson se fut détaché de son sein , elle ordonna qu’on le ramenât au campement pour dormir, mais toute la nuit la tendre mélopée s’éleva sous les étoiles et cette berceuse chantée à distance suffisait pour l’empêcher de pleurer.
Le lendemain elle ne chantait plus et ce fut d’une voix faible qu’elle demandé comment Vania avait passé la nuit. Le jour qui suivit, elle se tut, mais elle respirait encore, car ses seins habités par son haleine, montaient et redescendaient imperceptiblement dans leur cage.
Quelques jours plus tard son souffle alla rejoindre sa voix, mais ses seins immobiles n’avaient rien perdu de leur douce abondance de sources et l’enfant endormi au creux de sa poitrine entendait encore son cœur..Puis ce cœur, si bien accordé à la vie espaça ses battements. Ses yeux languissants s’éteignirent comme le reflet des étoiles dans une citerne sans eau, et l’on ne vit plus à travers la fente  que deux prunelles vitreuses qui ne regardaient plus le ciel. Ces prunelles à leur tour se liquéfièrent et laissèrent place à deux orbites creuses au fond desquelles on percevaient la mort, mais la jeune poitrine demeurait intacte et pendant deux ans, à l’aurore, à midi et au crépuscule, le jaillissement miraculeux continua jusqu’à ce que l’enfant sevré se détournât de lui-même du sein.Alors seulement la gorge épuisée s’effrita et il n’y eu plus sur le rebord des briques qu’une pincée de cendres blanches. Pendant des siècles les mères attendries  vinrent suivre du doigt le long de la brique roussie les rigoles tracées par le lait merveilleux, puis la tour elle-même disparut et le poids des voûtes cessa de s’appesantir sur ce léger squelette de femme. Enfin les os fragiles eux-mêmes se dispersèrent et il ne reste plus ici qu’un viel homme grillé par cette chaleur d’enfer, qui rabâche au premier venu cette histoire digne d’inspirer aux poètes autant de larmes que celle d’Andromaque.

MARGUERITE YOURCENAR





par juliette b. publié dans : RÉCITS
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